Article publié dans "Le Temps" le 1er octobre 2019.

 

Une victoire d’étape contre le harcèlement au CHUV

Le collectif Clash, qui lutte contre les attitudes sexistes en milieu hospitalier, a reçu mardi soir le Prix des associations féminines vaudoises. Un cours obligatoire contre le harcèlement est désormais dispensé en Faculté de médecine.

C’est plus qu’un prix qu’ont reçu les apprenties médecins du collectif Clash mardi soir des mains de la conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro et de la municipale lausannoise Natacha Litzistorf. C’est une «reconnaissance officielle et encourageante» du travail qu’elles ont fourni. «Les gens se rendent compte que ce n’est pas une lubie de notre part, mais un vrai combat», se réjouissent Jeanne, Rebecca et Mathilde, trois étudiantes en médecine du collectif de lutte contre les attitudes sexistes en milieu hospitalier.

En 2018, un sondage lancé par le collectif auprès de tous les étudiants en master de médecine à Lausanne révèle des comportements sexistes intolérables au CHUV. Le directeur des ressources humaines du Centre hospitalier est atterré. Certaines stagiaires héritent de «petits noms» désagréables, quand d’autres sont victimes de propos déplacés voire, dans certains cas, de harcèlement sexuel. Sans compter les cadres qui se plaignent ouvertement de la présence de femmes dans le milieu hospitalier. Un problème systémique qui touche l’ensemble des échelons de la hiérarchie.

Des propos dénigrants placardés

Quelques mois plus tard, le collectif, appuyé par la direction du CHUV, empoigne le problème en lançant une campagne de sensibilisation. Des propos dénigrants prononcés par des médecins sont placardés dans les couloirs de l’hôpital. «Si vous n’êtes pas déjà enceinte, je peux y remédier!» «Il faut deux femmes pour le travail d’un homme» ou encore «Je t’accompagne au vestiaire?» De plus, une permanence téléphonique ouverte aux stagiaires en médecine est mise en place. Les témoins ou victimes peuvent raconter leur histoire de manière anonyme aux personnes membres du collectif spécialement formées pour gérer ces situations délicates.

Depuis la rentrée universitaire 2019, un cours obligatoire est dispensé à tous les étudiants de médecine de 4e année sur le harcèlement: comment le déceler et réagir. Les étudiantes actives au sein du collectif donnent des conférences et des ateliers. Tous les trois mois, elles rencontrent la direction du CHUV et ses ressources humaines. «Nous avons établi un formulaire disponible sur demande, totalement anonyme et sécurisé. Depuis le mois de février, 29 témoignages nous ont été adressés. Nous reportons de manière très protocolaire ces cas lorsque la victime nous autorise à le faire. Les harceleurs ou agresseurs reçoivent une lettre, puis un avertissement. Il y a eu pour l’instant un cas de convocation par la direction et les RH», expliquent Jeanne, Rebecca et Mathilde.

Encore du chemin à parcourir

A la question «Etes-vous satisfaites de la prise en considération du CHUV?», les étudiantes sourient, gênées. «On est prises au sérieux par les gens qui nous reçoivent. Mais eux-mêmes sont coincés par l’inertie d’une machine administrative beaucoup trop grande… On ressent leur volonté de faire bouger les lignes, mais c’est encore tôt pour souligner un réel changement de mentalité au sein de l'établissement. Il n’y a pas vraiment de prise de conscience de ce qu’il se passe chez les médecins les plus vieux, des blagues circulent sur nos affiches, certains se vantent même d’être l’auteur de la citation placardée. Au moins, ça fait parler, c’est un début…»

Le travail semble encore long et certains services du CHUV, comme la chirurgie, apparaissent comme les derniers bastions du sexisme dur comme il n’existe déjà plus ailleurs. Une poignée de facteurs expliquent ce climat délétère. La hiérarchie pyramidale, la grande reconnaissance sociale des médecins «convaincus d’être des gens bien», dénoncent les filles en riant, le huis clos du service, la pression du travail, le rapport au corps. «Les médecins ne sont pas formés pour être des managers et pourtant ce sont eux qui se retrouvent à gérer des équipes, des plannings, des supervisions. Ces choses-là s’apprennent!» expliquent très justement les étudiantes.

Mardi, le centre de liaison des associations féminines vaudoises leur a remis un prix de 4000 francs. Tous les deux ans, il récompense et fait connaître une institution qui, par son activité, fait preuve d’un mérite particulier dans l’engagement pour les droits des femmes et fait avancer l’égalité réelle entre femmes et hommes. Cette année, la députée verte Léonore Porchet est présidente du jury. «Nous avons voulu récompenser une équipe qui, dans les conditions précaires d’étudiantes, s’est dressée avec efficacité face à la hiérarchie très lourde d’une institution respectée», détaille-t-elle. «Ce prix honore un engagement de l’impatience légitime des femmes face aux violences qu’elles subissent. Le collectif Clash personnifie deux aspects fondamentaux de la lutte féminine pour ses droits: le courage et la solidarité.»